Violences et sexualité : l'apport de l'hypnothérapie

La violence laisse des empreintes profondes dans le corps, le lien et la sexualité.

Cet article explore l’apport de l’hypnothérapie relationnelle pour accompagner les femmes confrontées à ces traces, dans une approche respectueuse du rythme, du lien et de la sécurité.

Pas le temps de tout lire ?
Résumez cet article avec votre IA préférée :

Illustration symbolique des violences dans la relation et de l’accompagnement thérapeutique en hypnothérapie

En bref

Repères essentiels pour comprendre cet article

  • La violence altère durablement la relation à soi, au corps et à l’autre
  • Les troubles sexuels sont fréquemment liés à des vécus traumatiques, parfois anciens ou transgénérationnels
  • L’hypnothérapie relationnelle offre un cadre sécurisant pour aborder ces problématiques complexes
  • La TLMR permet de travailler les mondes relationnels traumatiques sans réactiver la violence
Image de Géraldine GARON
Géraldine GARON

Hypnothérapeute, sexothérapeute, thérapeute TLMR et formatrice à l’Institut Mimethys.

Découvrir les sujets de l'article

Violence et empreintes relationnelles

« Mon corps est une cage qu’on lui a fabriqué. Il a dit « amen » sans jamais pardonner Je suis toujours à l’âge où je m’entends crier Je résonne même quand ma bouche est fermée

En filigrane dans cette chanson de Jeanne Cherhal, on entend soumission,
force, souffrance, et le silence. Des mots qui tracent les contours du portrait
de la violence et de ses conséquences.

L’OMS définit la violence comme « la menace ou l’utilisation intentionnelle de la force physique ou du pouvoir contre soi-même, contre autrui ou contre un groupe ou une communauté qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, un décès, des dommages psychologiques, un mal développement ou des privations. ».

Toutes et tous sommes concernés, à des degrés divers, par la violence. Chez certaines personnes, elle laisse des traces durables.

Violence et sexualité féminine

En sexothérapie, la violence apparaît comme un facteur majeur de troubles sexuels. En effractant le lien humain, elle empêche la construction d’une relation sécure à soi et à l’autre. La sexualité, qui suppose jeu, ouverture et confiance, se trouve alors entravée.

Une femme ayant évolué dans un monde relationnel violent voit souvent sa confiance en elle, son ouverture au monde et sa représentation d’elle-même profondément altérées. Une aversion pour son corps, sa pensée ou sa manière d’être peut s’installer durablement.

Les études de l’OMS montrent que les femmes maltraitées rencontrent davantage de difficultés à accéder aux ressources, à demander de l’aide et à prendre soin d’elles-mêmes.

Dans ce dossier de la commission CFHTB dédiée à la santé de la Femme, mes propos seront centrés sur l’accompagnement des femmes violentées, sans pour autant nier que de nombreux hommes sont eux aussi victimes. L’objet de cet article est de mettre en évidence l’intérêt pour les sexothérapeutes d’être formés à l’hypnose et aux thérapies s’y référant pour aborder les problématiques complexes liées aux violences.

Violence et sexualité féminine

En sexothérapie, nous ne rencontrons pas uniquement des personnes bloquées par des problématiques découlant de violences. Toutefois, parce qu’elle effracte le lien humain, atteint la liberté et l’intégrité physique et morale, la violence constitue un facteur majeur de troubles sexuels.

Dans un climat d’insécurité, la personne se trouve empêchée de développer la capacité à jouer avec la sexualité dans une relation sécure à soi et à l’autre. Une femme vivant dans un monde relationnel violent voit sa confiance en elle et sa capacité d’ouverture à l’autre et au monde s’étioler.

La violence vient alors altérer la représentation que la personne a d’elle-même en tant qu’être humain. Elle peut développer une aversion de son corps, de sa manière d’être ou de penser.

Femme assise en noir et blanc, le regard tourné vers la fenêtre, exprimant l’impact de la violence sur la sexualité et l’estime de soi. Violences et sexualité
Violence et sexualité féminine : quand l’insécurité relationnelle empêche le jeu, le désir et l’ouverture à l’autre.

Violence, sexualité et monde relationnel

Selon le rapport de l’OMS sur la violence, des études « montrent que les femmes maltraitées ont plus de difficultés à accéder à l’information et aux services, à prendre part à la vie publique, à demander le soutien affectif d’amis et de parents… Elles sont souvent rendues incapables de bien s’occuper d’elles-mêmes et de leurs enfants… ».

Dans un climat d’insécurité, la personne se trouve empêchée de développer la capacité à jouer avec la sexualité dans une relation sécure à soi et à l’autre. Une femme vivant dans un monde relationnel violent voit sa confiance en elle et sa capacité d’ouverture à l’autre et au monde s’étioler.

La violence vient alors altérer la représentation que la personne a d’elle-même en tant qu’être humain. Elle peut développer une aversion de son corps, de sa manière d’être ou de penser.

Ainsi, la violence passe la barrière générationnelle et ses ressacs frappent sur plusieurs générations. En effet, Le problème de la violence empêche le développement sain de l’enfant. 

Par sain, on entend ici la capacité à explorer le monde, les relations, en se sentant sécure, porté vers l’autonomie. Les thérapeutes constateront les conséquences dans des problématiques relationnelles et/ou sexuelles amenées par les patientes.

Scène en noir et blanc illustrant l’impact de la violence sur la sexualité et le lien relationnel, avec une femme en position de repli et une présence thérapeutique en arrière-plan.
Violence et sexualité : l’insécurité relationnelle altère le rapport à soi, au corps et au monde.

Typologie des violences et impacts sur la sexualité

Comme le tableau ci-dessous le résume clairement, les violences subies peuvent survenir à tout âge, être de nature physique, sexuelle, psychologique ou liées à des négligences. Toutes les violences, qu’elles soient d’ordre sexuel ou non, peuvent venir altérer la sexualité.

Les femmes que nous rencontrons peuvent avoir été directement victimes ou témoins d’actes violents, notamment intrafamiliaux, ou développer des symptômes en lien avec une histoire transgénérationnelle de la violence. S’il s’agit le plus fréquemment d’agressions interpersonnelles, la communauté comme la société peuvent également être à l’origine de la violence ou en être caution.

groupe ou nature de la relation dans laquelle la violence survient périnatalité et petite enfance enfance adolescence adulte aînés
violence et maltraitance dans l’enfancexx
agressions sexuellesxxx
violences dans les relations amoureusesxx
exposition à la violence conjugalexxx
violence conjugalex
maltraitance envers les aînésx
violence à l’écolexx
violences dans un contexte sportifxxx
violence au travailx
violence dans les communautés autochtonesxxxxx
violence auto-infligéexxx
suicidexx

violence et maltraitance dans l’enfance

  • périnatalité et petite enfance
  • enfance

agressions sexuelles

  • enfance
  • adolescence
  • adulte

violences dans les relations amoureuses

  • adolescence
  • adulte

exposition à la violence conjugale

  • enfance
  • adolescence
  • adulte

violence conjugale

  • adulte

maltraitance envers les aînés

  • aînés

violence à l’école

  • enfance
  • adolescence

violences dans un contexte sportif

  • enfance
  • adolescence
  • adulte

violence au travail

  • adulte

violence dans les communautés autochtones

  • périnatalité et petite enfance
  • enfance
  • adolescence
  • adulte
  • aînés

violence auto-infligée

  • adolescence
  • adulte
  • aînés

suicide

  • adulte
  • aînés

Source : Laforest, J., Maurice, P. et Bouchard, L M. (dir.). (2018). Rapport québécois sur la violence et la santé. Montréal : Institut national de santé publique du Québec

Trauma contextuel et trauma complexe

La prise en charge de traumatismes dits contextuels, c’est-à-dire liés à un événement unique survenu dans un monde relationnel auparavant sécure, ne sera pas la même que celle de femmes ayant subi ou été témoins de violences répétées. Ces traumas, dits complexes, ont pour conséquence la construction de relations au monde, à l’autre et à soi fondées sur des actions perçues comme dénuées d’intention, déshumanisées.

Dans ce monde de la survie, les seuls liens rendus possibles prennent souvent la forme d’alliances contre un ennemi commun.

Les symptômes amenant à consulter sont polymorphes : vaginisme, anesthésie corporelle et/ou émotionnelle, dyspareunies, absence de désir, hypercontrôle, anorgasmie, chemsex. On peut également observer des manifestations de troubles de l’attachement dans la sexualité et les relations affectives, telles qu’une sexualité d’objectisation, la recherche d’amour dans la multiplication des partenaires sexuels ou l’évitement de la relation sentimentale.

Scène en noir et blanc montrant deux femmes en séance de thérapie, exprimant la différence entre trauma contextuel et trauma complexe
Traumas contextuels et traumas complexes : deux modes d’organisation du vécu qui appellent des approches thérapeutiques distinctes.

Victime et vécu victimaire

La plupart du temps, la rencontre avec un sexothérapeute se fait à partir d’un symptôme. Une personne victime parle rarement d’emblée de son vécu traumatique. La loi du secret, la dissociation traumatique, voire l’amnésie post-traumatique et la honte, empêchent souvent la révélation.

On peut d’ailleurs distinguer une victime, le plus souvent silencieuse quant au trauma ou le minorant. Elle peut par exemple dire :

Il est arrivé bien pire à des tas de gens, moi c’est rien en comparaison. Mais je sens que ce rien m’empêche de me sentir libre, de vivre.

Ces mots peuvent être ceux d’Emmanuelle, victime de maltraitances dans l’enfance puis de viols.

On peut également rencontrer une autre position, celle d’une personne ayant adopté une posture victimaire, l’amenant à revendiquer de façon identitaire un statut de femme victime, par exemple en affirmant :

Je ne peux exister qu’à travers cette place de victime

Femme en séance de sexothérapie, hésitante à parler de son traumatisme, accompagnée par une thérapeute bienveillante
Victime silencieuse ou posture victimaire : en sexothérapie, le travail commence souvent bien avant que le traumatisme ne puisse être nommé.

Explorer le contexte au-delà du symptôme

Explorer le contexte au-delà du symptôme, sans l’oublier pour autant.

Sexothérapeute et hypnothérapeute, formée à la thérapie narrative et à la thérapie des mondes relationnels (TLMR), je reçois régulièrement des patientes dont les parcours sont jalonnés d’expériences de maltraitances. Leurs corps et leurs âmes sont meurtris, et leurs représentations de la relation à l’Autre, quel qu’il soit, sont souvent teintées de méfiance.

Dans cet accompagnement, en tant que thérapeute, j’avance à tout petits pas feutrés. Il s’agit de s’apprivoiser, de mettre en place les conditions de la rencontre. En m’appuyant sur des cas cliniques, nous allons explorer pourquoi se former à l’hypnose relationnelle constitue un atout indéniable pour cheminer avec ces patientes.

Sous l’appellation hypnose relationnelle sont incluses la TLMR et la thérapie narrative, qui intègrent les principes de l’hypnose ericksonienne.

Comme nous aurons l’occasion de l’observer à travers ces différentes rencontres, il s’agira d’explorer le contexte au-delà du symptôme, sans l’oublier pour autant. Chaque étape de la rencontre thérapeutique vise à replacer la patiente en tant qu’être humain, en possibilité de faire des choix pour elle-même.

Nous verrons également comment ces approches hypnotiques abordent les liens entre tous les aspects de ce que Merleau-Ponty nomme l’être-au-monde. Les formes d’expression corporelles, cognitives et mentales, ainsi que les liens entre ces dimensions, sont sans cesse questionnés et explorés.

Tisser une relation de confiance

Violence, dissociation et fragilisation du lien thérapeutique

Très fréquemment, le contexte de violence dans lequel la personne évolue, ou a évolué, vient interférer dans la relation thérapeutique. Il n’est pas rare que les phénomènes de dissociation présents chez la personne s’installent également chez le thérapeute, et que le dialogue peine alors à s’ouvrir.

Au sein même du bureau du thérapeute, pourtant présumé être un lieu sécure, la violence poursuit, en arrière-plan, son travail de fragilisation de la confiance dans le lien humain.

Certes, une instance que nous nommons “Je” serait en train de parler, mais ce que l’on ne verrait pas, et ce qui aurait une énorme importance pour la compréhension de ce “Je”, ce serait le vaste éventail de relations qui se manifesteraient ici et maintenant sans être jamais spécifiquement identifiées, et que je représenterais sans pour autant les re-présenter.

Hypnose relationnelle et résonance dans la rencontre

Alors, oublions là les scripts hypnotiques, les choses préétablies, ils ne seront d’aucun secours, voire pourrons conforter la conception du monde relationnel traumatique de la patiente :

« Une fois de plus ma singularité n’est pas perçue, une fois de plus, je ne suis pas vraiment écoutée, je suis considérée comme un objet ».

L’hypnothérapie relationnelle, en nous enseignant les processus de résonance avec l’Autre, soi et le monde, nous permet de faire un pas de côté et d’entrer dans l’ici et maintenant de la rencontre d’humain à humain.

La relation de résonance, désigne sans aucun doute un phénomène d’interaction dynamique entre le sujet et le monde, un rapport de fluidification et de contact revêtant un caractère processuel. Cela suggère que les rapports de résonance présupposent un ajustement rythmique réciproque et doivent satisfaire à des exigences spécifiques de synchronisation.

Accordage, co-construction et sécurité relationnelle

Si les premières rencontres sont primordiales pour initier le processus, la confiance doit être régulièrement questionnée. Plus la violence a teinté le monde relationnel de la patiente, plus son ombre tend à planer dans la relation thérapeutique.

D’une expérience d’accordage, de désaccordage puis de réaccordage à l’autre peut naître une relation sécure. Cette relation, faisant souvent exception dans le paysage relationnel des patientes violentées, devient alors un axe modélisant ouvrant la voie à d’autres relations sécures.

En hypnothérapie relationnelle, approche développée sur le principe des influences réciproques, la relation thérapeutique est envisagée comme une co-construction. Le thérapeute cherche ainsi à favoriser, par l’accordage des différentes enveloppes relationnelles, la coopération de la patiente dans le processus thérapeutique.

Pour ouvrir la possibilité de cet accordage relationnel, l’hypnothérapeute peut s’appuyer sur les trois « O » d’Erickson : en transe d’observation, observe ce qui se passe chez l’autre, chez toi et entre vous. De cette observation en position méta et par le mimétisme intersubjectif émergent les ajustements nécessaires à l’accordage avec la patiente.

Synchronisation mimétique

Les différentes dimensions de la synchronisation

Dans cette approche, et d’autant plus dans des contextes de vécus traumatiques, le thérapeute est particulièrement vigilant à la synchronisation mimétique avec la personne :

  • synchronisation corporelle : distance entre les chaises, direction du regard, position des corps, pacing respiratoire ;
  • synchronisation para-verbale : rythme, ton de la voix, silences ;
  • synchronisation verbale : champ lexical congruent avec celui de la patiente, reformulation exacte de ses propos, rhétorique propre à l’hypnose, langage externalisant.

De l’ajustement technique à la fluidité relationnelle

Dans un premier temps, ces processus peuvent revêtir un caractère un peu artificiel. Puis, à mesure que la relation de confiance se tisse, davantage de fluidité et de spontanéité entrent en jeu. Le questionnement de la patiente sur l’effet de ces petits ajustements, s’il peut la surprendre au départ, lui redonne une place de sujet, de partie prenante de la relation thérapeutique et de sa propre thérapie.

Le travail avec l’espace : Fanny et les « tous petits riens »

La distance comme condition de sécurité

Je pense à Fanny avec qui nous venons de clore le suivi. 

Elle est venue me voir car elle entamait une nouvelle relation avec un homme. Au début de cette relation elle a ressenti du désir puis plus du tout, comme dans ses relations précédentes. Jusque-là, elle a subi la sexualité comme un « bout de bois » et souhaite de libérer de ses blocages. 

Fanny au cours de notre travail a pu faire des liens entre son rapport à l’Autre, à la sexualité et le fait qu’un problème l’amenait à penser

« Je n’existe pas, je suis transparente aux yeux de tous ».

On retrouve dans son vécu des violences intrafamiliales et par la suite une mère empêchée par la dépression de prendre soin de ses enfants. Fanny m’a rappelé à notre dernière consultation que nous avions commencé notre travail avec nos chaises à chaque bout de mon bureau. Elle m’a remercié de cette attention à son besoin de distance :

« J’ai à ce moment-là ressenti beaucoup plus de sécurité. En même temps j’ai réalisé que je fonctionnais de cette manière de façon globale. Besoin d’être regardée et aimée et en même temps besoin de tenir à distance ».

Elle a pu rire et dire « et voilà que maintenant, nous sommes assises à moins d’un mètre ! Et je me souviens la première fois que vous avez touché mon bras (toucher sécure proposé dans la TLMR), c’était très doux et enveloppant. »

Ce témoignage, particulièrement touchant, m’a presque surprise. Il portait en effet sur de tout petits riens, et non sur les moments de révélation ou sur le travail de décontamination des effets de souvenirs traumatiques. C’est par le respect de là où en était Fanny lors de nos premières rencontres que le lien a pu se tisser.

Ce travail d’accordage autour de notre distance relationnelle a également permis de faire émerger la dissociation présente chez cette jeune femme : je veux être en relation et pourtant mon problème tient les autres à distance.

En transe d’observation, j’ai laissé mon attention se porter sur mes propres sensations — battements du cœur très rapides, serrement dans la gorge —, sur le langage corporel de Fanny — penchée à l’opposé de ma direction, corps tendu, poings serrés, alors que sa voix disait tout va bien —, ainsi que sur ce qui se jouait entre nous, marqué par un malaise diffus.

L’ensemble de ces informations m’a conduite à déplacer ma chaise et à observer, en retour, les effets de ce mouvement sur moi, sur elle et sur la relation. Ces ajustements se font finalement avec peu de mots.

Il s’agit avant tout de prendre en compte le langage analogique, car il traduit ce qui ne peut être mis en mots. Il donne à voir l’implicite.

mplicite.

Le travail avec le temps

Dans ce processus d’accordage, le rythme revêt une importance particulière chez les femmes victimes. En effet, les traumatismes entraînent souvent une dissociation, qui peut se manifester par un corps pétrifié, figé ou constamment dans l’agir, par un repli sur soi ou une anesthésie corporelle.

Dans ces situations, il est fréquent que les informations utiles au travail thérapeutique se manifestent dans le corps et la pensée du thérapeute. Elles peuvent prendre la forme d’intuitions, d’images, de sons, de pensées ou de sensations.

Du fait de la neuroception et de l’intersubjectivité, ce qui est bloqué chez la patiente peut ainsi émerger chez le thérapeute. Le partage de ces informations nécessite toutefois un ajustement fin au rythme de la patiente. En effet, une intuition ou une suggestion formulée trop tôt restera sans effet, voire pourra entraver le processus.

La rencontre avec Noa

Un contexte familial sous tension

Noa, 16 ans, m’est amenée par son père. C’est lui qui présente la situation de Noa, qui parle de ses inquiétudes à son sujet. Inquiétudes qui l’amènent à explorer régulièrement le corps de sa fille à la recherche de nouvelles traces de mutilation ou à fouiller dans son téléphone.

Il me dit : « Ma fille aime les filles mais je sais qu’elle est à un âge où on se cherche et que rien n’est encore joué ».

Il prend tout l’espace et fait un lien entre les mutilations et les choix sexuels de sa fille. Noa pose sur lui un regard à la fois distant et « de guetteur ».

Lorsque nous nous retrouvons seules Noa parle très peu, de façon saccadée comme empêchée. Elle s’assoit en position de contrôle dans la pièce (au fond, face à la porte…). Ses cheveux pendent devant son visage, ses bijoux gothiques et ses vêtements amples noirs la camouflent à mon regard, que je prends soin de poser devant nous, en triangulation. Très vite elle affiche son orientation sexuelle, comme pour tester ma réaction et vérifier que je ne la jugerai pas.

Elle me dit que tout va bien pour elle à part des « prises de tête » avec son ex-petite amie (elle accepte pour autant de continuer à venir me voir).

Elle a pu rire et dire « et voilà que maintenant, nous sommes assises à moins d’un mètre ! Et je me souviens la première fois que vous avez touché mon bras (toucher sécure proposé dans la TLMR), c’était très doux et enveloppant. »

Lors des séances suivantes, je ressens une pression très forte, qualifiée de bienveillante, de la part de son père. Je le surprends même, à la fin d’une séance, l’oreille collée à la porte du cabinet. Je perçois qu’il s’agit d’une information importante à aborder avec Noa, tout en sentant qu’il est nécessaire d’attendre, tant elle manifeste une forte protection à l’égard des membres de sa famille.

Nous avons d’ailleurs débuté nos échanges autour de la reconnexion à ses valeurs, comme celle de la protection des êtres qui lui sont chers. Lors d’une discussion centrée sur cette part d’elle, nous avons pu halluciner, dans une transe hypnotique créative commune, la figure d’un superhéros portant une cape.

Cette image projetée devant nous a ensuite été explorée, tant dans son aspect utile que dans sa dimension enfermante, maintenant Noa dans l’idée qu’elle doit tout contrôler et faire passer les autres avant elle.

Ce travail a permis de poser clairement qu’en tant qu’enfant, Noa n’est pas en mesure de protéger sa famille, car ce n’est pas le rôle d’un enfant.

Construire la sécurité dans la relation thérapeutique

La confiance s’installant progressivement, d’une séance à l’autre, nous avons pu aborder la manière dont Noa luttait contre le problème familial qui l’amenait à se mutiler. Ce problème a été externalisé sous la forme d’un aspirateur de vie.

Après avoir exploré ce que cet aspirateur de vie amenait les membres de sa famille à faire — boire, se manquer de respect, se couper du monde extérieur, négliger les enfants —, ainsi que ses effets relationnels et les intentions de chacun, Noa a pu se positionner puis se connecter à des expériences ressources. Le souvenir d’une relation de confiance avec sa tante est alors réapparu.

En thérapie du Lien et des mondes relationnels, la transe hypnotique permet de travailler avec les tiers. En faisant venir l’image de sa tante comme si elle était là avec nous, le regard d’amour porté sur Noa a pu être internalisé.

À la fin de cette séance, Noa a pu se projeter dans le futur et se voir transmettre la vie à un enfant avec lequel elle pourrait agir avec amour, à l’image de sa tante. Ce travail la relie à son réservoir de ressources et participe à la construction de la confiance dans la relation humaine.

Ressources, externalisation et projection

Au fil de ces séances particulièrement riches, une partie de moi ressent un confort croissant dans la relation, confort que j’observe également chez Noa. Son corps est assis plus au fond de la chaise, ses épaules sont plus relâchées, et elle me regarde désormais par moments.

Parallèlement, une autre partie de moi me signale que le problème de l’aspirateur de vie continue d’être entretenu par le contexte familial et qu’il œuvre de manière sourde dans la vie et les relations de cette jeune femme. Mon plexus est comprimé, une boule dans la gorge vient parfois entraver ma voix.

En externalisant ce ressenti, qui prend la forme d’une grosse chaussure de militaire, Noa peut me dire qu’elle ressent la même chose et que cette sensation lui est familière. Dans un premier temps, cette externalisation nous sert à nous accorder et à créer un espace de partage. Lorsque la relation est suffisamment établie, ce même processus devient un appui pour travailler dans l’espace problème.

Noa peut alors dire : Dans la vie, je ne suis pas alone, je suis lonely. Si les mutilations cessent rapidement, son mal-être, lui, demeure.

Ce n’est qu’après avoir installé ces bases de sécurité, en respectant le rythme de Noa, qu’il devient possible, avec son accord, d’aborder la problématique de façon plus directe. La suite de la thérapie prend alors, toujours avec l’accord de Noa, la forme d’une thérapie familiale.

La double dissociation protectrice de la transe hypnotique

En termes d’indications de « techniques hypnotiques », il est important de distinguer le traitement de souvenirs traumatiques (traumas contextuels dans le cadre des SSPT) de celui des mondes relationnels traumatiques induits par la violence (traumas complexes).

Travail indirect protecteur

Toutefois, ces stratégies thérapeutiques reposent sur la dissociation protectrice induite par la transe hypnotique. Une partie de la patiente demeure en sécurité, assise aux côtés du thérapeute, tandis qu’elle observe, dans l’imaginaire partagé, une autre partie d’elle-même aux prises avec le problème.

Cette manière indirecte et décentrée d’aborder les vécus traumatiques est protectrice. Elle fluidifie le processus d’accordage relationnel et instaure une distance suffisante pour limiter les abréactions.

Contrairement aux représentations encore largement répandues de l’hypnose, dans ce type de travail, les yeux restent ouverts. Les productions de la transe hypnotique — images, sons, scénarios — sont projetées sur une scène imaginaire, zone de triangulation située devant la patiente et le thérapeute.

Le travail les yeux fermés est privilégié lors des transes d’internalisation, lorsque la personne se trouve dans un espace ressource préalablement exploré et densifié.

Souvenirs traumatiques (traumas contextuels dans le cadre des SSPT)

Les hypnothérapeutes utilisent volontiers des métaphores, telles que celle de l’écran de cinéma ou du train, afin de créer une dissociation protectrice simple, double ou triple. Il est souvent utile de questionner les attentes de la patiente à l’égard de ce travail et de lui rappeler que les images traumatiques ne seront pas effacées de sa mémoire, mais qu’elles perdront leur pouvoir sur elle.

Thérapeute et patiente observent ensemble les images traumatiques sur l’écran imaginaire. Une partie de la patiente demeure assise dans le fauteuil du cabinet, une autre se trouve, par exemple, au cinéma, tandis qu’une troisième est actrice du film projeté sur l’écran.

Le travail thérapeutique porte alors sur l’effet des souvenirs traumatiques, plutôt que sur leur contenu.

Travail en TLMR sur la mise en scène du monde relationnel traumatique

La thérapie du lien et des mondes relationnels constitue une aide précieuse pour aborder les traumas complexes. Inscrite dans une philosophie de l’être en lien, elle intègre l’hypnose, la thérapie narrative, les théories de l’attachement et les thérapies systémiques. Elle permet d’explorer le trauma et ses effets en sécurité, notamment grâce au processus d’externalisation.

Dans cette transe hypnotique partagée, il s’agit de rendre explicite l’implicite. Les coulisses du problème se dévoilent, et celui-ci peut ainsi perdre son pouvoir sur la personne.

Le questionnement autour du cercle intention / action / effet, appliqué à l’ensemble des éléments de la mise en scène externalisée, permet à la patiente et au thérapeute d’accéder à leurs intentions propres, à celles du monde traumatique dans lequel la personne est engluée, ainsi qu’aux interactions entre ces différentes intentions.

Le travail mené vise à lever l’effet dissociatif du trauma afin de se reconnecter à la vie, et donc aux relations. Un autre aspect essentiel de cette approche consiste à quitter la représentation du monstre agresseur, à lui redonner une place d’humain, afin de pouvoir sortir de son emprise.

Ce cheminement a pour objectif de sortir d’une vision identitaire du problème et de modifier les perspectives de la personne. De cette manière, l’exploration des liens qu’elle établit entre son histoire et sa sexualité actuelle permet au thérapeute de ne pas s’engouffrer dans des préjugés et de maintenir la patiente à une place de sujet.

Vers une sexualité en lien, sécure et incarnée

La thérapie du lien et des mondes relationnels constitue une aide précieuse pour aborder les traumas complexes. Inscrite dans une philosophie de l’être en lien, elle intègre l’hypnose, la thérapie narrative, les théories de l’attachement et les thérapies systémiques. Elle permet d’explorer le trauma et ses effets en sécurité, notamment grâce au processus d’externalisation.

Dans cette transe hypnotique partagée, il s’agit de rendre explicite l’implicite. Les coulisses du problème se dévoilent, et celui-ci peut ainsi perdre son pouvoir sur la personne.

Le questionnement autour du cercle intention / action / effet, appliqué à l’ensemble des éléments de la mise en scène externalisée, permet à la patiente et au thérapeute d’accéder à leurs intentions propres, à celles du monde traumatique dans lequel la personne est engluée, ainsi qu’aux interactions entre ces différentes intentions.

Le travail mené vise à lever l’effet dissociatif du trauma afin de se reconnecter à la vie, et donc aux relations. Un autre aspect essentiel de cette approche consiste à quitter la représentation du monstre agresseur, à lui redonner une place d’humain, afin de pouvoir sortir de son emprise.

Ce cheminement a pour objectif de sortir d’une vision identitaire du problème et de modifier les perspectives de la personne. De cette manière, l’exploration des liens qu’elle établit entre son histoire et sa sexualité actuelle permet au thérapeute de ne pas s’engouffrer dans des préjugés et de maintenir la patiente à une place de sujet.

Bibliographie

Références bibliographiques complémentaires :

  • White M. (2009), carte des pratiques narratives, Bruxelles, Le Germe Satas ;
  • Gergen K. et Elkaïm M., « le “soi” en question : assemblages et voix multiples. dialogue entre Kenneth Gergen et Mony Elkaïm », Résonances n°9, p. 12-27 ;
  • Merleau-Ponty M. (1945), phénoménologie de la perception, Paris, Librairie Gallimard ;
  • Rosa H. (2021), « résonance, une sociologie de la relation au monde », Paris, La Découverte ;
  • Bardot E., Bardot V., Roy S. (2022), de l’htsma à la thérapie du lien et des mondes relationnels, Bruxelles, Satas ;
  • Garon G. (2023), « sexothérapie et tlmr », in illustrations cliniques et pratiques en thérapie du lien et des mondes relationnels, Bardot V. et Roy S., Bruxelles, Satas, p. 35-56 ;
  • Garon G., Roos J., la triangulation thérapeutique, à paraître 2025 ;
  • Organisation mondiale de la santé (2002), rapport mondial sur la violence et la santé ;
  • Organisation mondiale de la santé (2014), rapport de situation sur la prévention de la violence dans le monde : résumé d’orientation,  
  • Laforest J., Maurice P. et Bouchard L. M. (dir.) (2018), rapport québécois sur la violence et la santé, Montréal, Institut national de santé publique du Québec.

Cet article vous a plu ? S’il a nourri votre réflexion ou résonné avec votre pratique, vous pouvez le partager sur vos réseaux pour faire circuler ces approches et soutenir la diffusion d’une clinique du lien.