Masseur kinésithérapeute, Hypnothérapeute.
Les différents points abordés dans cet article
De Bernheim à Erickson : la relation comme lieu de transformation
Article publié dans la revue Hypnose et Thérapies brèves n°69
Si Bernheim a utilisé l’hypnose sous forme d’induction où l’hypnotiste a le pouvoir miraculeux sur l’hypnotisé qui, passivement, reçoit ce magnétisme animal, Milton Erickson a permis d’expérimenter le fait que l’hypnose est avant tout une expérience relationnelle de ré-association et de réorganisation, où l’induction ne devient qu’un moyen d’y parvenir et non un but.
L’intentionnalité comme clé d’entrée en relation
« La suggestion directe repose principalement, même si cela n’est pas délibéré, sur l’hypothèse que tout ce qui se produit en hypnose provient des suggestions données. Cela implique que le thérapeute a le pouvoir miraculeux d’effectuer des changements thérapeutiques chez son patient, et néglige le fait que la thérapie résulte d’une re-synthèse intérieure du comportement du patient effectuée par le patient lui-même. Il est vrai qu’une suggestion directe peut produire une modification du comportement du patient et entraîner une guérison symptomatique, au moins temporaire. Cependant, une telle « guérison » n’est rien d’autre qu’une réponse à la suggestion et n’implique pas cette ré-association et cette réorganisation des idées, des compréhensions et des souvenirs qui sont tellement essentielles pour une guérison véritable. C’est cette expérience de ré-association et de réorganisation de son propre vécu qui aboutit à la guérison et non la manifestation d’un comportement réactionnel qui peut, au mieux, satisfaire seulement l’observateur. »
(Erickson, 1980)
La mise en place d’une relation sécure et non jugeante avec le thérapeute va permettre au patient de pouvoir faire « cette expérience de ré-association et de réorganisation de son propre vécu ». Être en relation de façon pleine et entière participe déjà au processus de ré-association, l’induction n’étant qu’un moyen venant colorer cette relation.
La relation est du partage affectif, elle est du côté du sensible.
Tant que le patient ne perçoit pas l’intention positive du thérapeute à entrer en relation avec lui, il se raidit et ne peut pas accueillir son ressenti sensoriel. Il ne peut pas donner un sens à sa sensorialité intérieure, son sensible, de par cette incapacité à s’y relier en lien avec le thérapeute car la perception de l’intention est la clé nécessaire pour entrer en relation.
Le temps long du lien thérapeutique
Et au contraire, quand l’intentionnalité du thérapeute est en place et qu’elle est partagée par le patient, ce dernier peut tisser entre sa sensorialité externe et interne grâce au partage affectif de l’expérience de cette relation et peut alors commencer à se ré-accorder à lui-même, se ré-associer.
Il est parfois nécessaire de prendre du temps dans les premières séances pour installer ce lien thérapeutique où l’intentionalité passera de non visible à visible, donnant ainsi un sens différent à l’acte thérapeutique. Le « temps long » de ce tissage relationnel permet à la relation de se densifier dans sa forme, ce qui est plus apaisant et stabilisant pour le patient que d’être dans une relation intense et courte.
À l’instar de l’induction en hypnose, l’action de toucher ne devient alors plus l’unique intention du thérapeute corporel, kinésithérapeute ou ostéopathe ; elle devient la forme que peut prendre la relation thérapeutique lorsque le couple « intention-action » est bien relié. Le fait de toucher sera alors encore plus réassociant pour le patient, car il aura pu percevoir quel sens donner à cette action.
L’accordage thérapeute–patient permet l’accordage du patient avec sa propre sensorialité, comme le soulignait Erickson dans la phrase ci-dessous.
Le toucher comme prolongement du couple intention/action
Relation interpersonnelle et relation intrapersonnelle
« Ce n’est que récemment que l’intérêt scientifique rapidement croissant pour l’hypnose a permis de reconnaître en elle une condition ou un état intrapersonnel particulier et de grande valeur, état provenant d’une relation interpersonnelle et ayant une portée significative, tant au plan intrapersonnel qu’au plan interpersonnel. »
Erickson, 1980
Autrement dit, c’est parce que je suis en relation avec l’autre que je peux être en relation avec moi même
et donc me réassocier ou encore me réaccorder.
Tout comme le musicien qui accorde son instrument en écoutant les notes de celui-ci et qui va lui permettre de faire « corps » avec son instrument, le patient se relie à lui même par une écoute sensible de ses sensations fluides et diverses qui vont alimenter cette relation intrapersonnelle.
Quand le corps n’est plus un terrain sécurisant
Cette relation intrapersonelle est vraiment très compromise chez certains de nos patients qui souffrent depuis longtemps, soit à cause de douleurs chroniques ou de blocages émotionnels, et qui ont rompu la relation à leur sensorialité de façon à baisser leur charge émotionnelle. Le corps en relation, à soi et à l’autre, a été totalement désinvesti et ne peut plus être le terrain sécurisant pouvant accueillir les expériences émotionnelles.
Ce vide corporel est la raison pour laquelle ces patients ne peuvent pas être en introspection de leur monde sensible, et ce n’est pas une résistance de leur part.
Les limites des traitements purement physiques
Il est évident que chez ces patients, les traitements purement physiques sont souvent inadéquats car ils ne font qu’augmenter leur propre dissociation et les mettent en échec par cette impossibilité de se relier à eux même. Le voyage interne les met en grande insécurité et ils sont incapables de s’approprier des changements de sensations que procure la manipulation physique, ce qui est d’ailleurs très décourageant pour le praticien.
C’est aussi ce que nous retrouvons dans la théorie polyvagale de Stephen Porges. Le vagal récent
ne peut s’harmoniser que lorsque la relation interpersonnelle est suffisamment sécurisante et qui
permet l’adaptation du corps en relation, aussi bien au niveau de ses rythmes que de son relâchement, une écoute particulière intrapersonnelle, une synchronisation.
La clinique : restaurer le lien au sensible
C’est ce que nous allons développer dans le cas clinique qui suit.
Cas clinique : Madame L, 80 ans
Madame L. est une patiente de 80 ans qui a bénéficié d’une prothèse totale de hanche il y a dix-huit mois. Malgré des séances de kinésithérapie post-opératoire visant à réharmoniser musculairement sa nouvelle hanche, elle conserve une douleur floue et lancinante à la marche, dont l’origine reste incomprise par le chirurgien.
Vivant seule, cette situation commence à l’handicaper et menace sa capacité à rester autonome et indépendante dans sa vie quotidienne.
Restaurer un accordage relationnel préalable
Nous commençons alors un traitement en kinésithérapie, mais les trois séances réalisées n’améliorent en rien sa gêne. Connaissant la qualité du travail mené avec mon collègue, j’émets l’hypothèse que le volet corporel est intervenu trop rapidement dans le processus thérapeutique.
Je perçois alors qu’elle ne peut pas accueillir un quelconque changement de son état corporel, car elle est dissociée de son corps. Elle ne peut plus accueillir sa sensorialité, comme nous venons de le voir précédemment. Il m’apparaît alors essentiel de reprendre du temps pour rendre visible l’intention thérapeutique, qui consiste à être pleinement en relation avec elle et à instaurer un partage affectif lui permettant de se relier de nouveau au sensible.
Le toucher sécure dans le cadre de la TLMR
Nous décidons alors d’arrêter le traitement physique et de programmer une séance d’hypnose.
Dès le premier rendez-vous, ce changement de cadre a pour effet de l’autoriser à se livrer très différemment.
Elle me dit que sa vie est une vie gâchée du début jusqu’à la fin. Elle garde de son enfance le souvenir d’événements froids qui se succèdent dans une famille où l’affection et le toucher ne sont pas possibles. Elle n’a pas pu expérimenter une relation à un monde sécure, dans lequel les actions sont reliées aux intentions et permettent un partage affectif. Au contraire, le monde dans lequel elle grandit est un monde où les actions sont des gestes opératoires, dénués d’affection, aggravant le processus dissociatif.
À partir de l’adolescence, elle se renferme sur elle-même et, à dix-huit ans, le premier jeune homme qui la regarde l’épousera après deux années de fréquentation en tout bien tout honneur. Deux êtres démunis affectivement et émotionnellement commencent alors à vivre ensemble, sans savoir comment entrer en contact. Leur sexualité est quasi inexistante, très désinvestie de toute affection, mais ils auront deux garçons, dont le premier meurt à la naissance.
Pour le deuxième enfant, elle s’avère être une jeune maman qui tente de créer du lien avec ce nouveau-né et essaie de faire différemment de ce que sa famille et sa belle-famille lui ont transmis, notamment en le touchant beaucoup.
Jusqu’au jour où sa sœur lui déconseille vivement de continuer à câliner ainsi son fils de sept mois, au risque qu’il ne devienne fou et ne puisse plus lâcher sa mère.
Elle prend peur, suit ces conseils et cesse alors tout contact affectif avec son fils, ne le touchant plus que pour les soins, de manière froide et opératoire.
En se coupant affectivement de la relation à son fils, elle se coupe de la même façon de son propre corps, ce qui lui permet de ne plus ressentir ni sensations ni émotions. Cela illustre ce que nous avons évoqué précédemment concernant le lien entre la relation interpersonnelle et intrapersonnelle, tel que l’a décrit Erickson.
Avec cette patiente, nous prenons le temps de créer une relation circulaire, qui se met en place progressivement au cours des deux premières séances. À la troisième séance, nous définissons un objectif commun : retrouver quelques sensations, car elle se sent trop anesthésiée, comme si elle n’avait plus de corps. L’intention thérapeutique devient alors visible et donne sens à l’action. La relation se densifie.
Je lui demande alors l’autorisation de me rapprocher d’elle. Comme le souligne Julien Betbèze dans son texte sur L’Autonomie relationnelle
, cette demande permet au patient de valider le fait que le thérapeute ne s’adresse pas à un patient passif, mais à un être éthique qui possède sa propre liberté en devenir
(2017).
Je lui propose de laisser les yeux se fermer afin de mieux percevoir ce qui se passe à l’intérieur, et je lui explique que ma main va se poser dans son dos, entre ses omoplates.
Il s’agit d’un exercice proposé en Thérapie du Lien et des Mondes Relationnels.
Dans un contexte de psychotraumatisme, comme pour cette patiente, le lien au monde peut être altéré et le thérapeute perçu comme faisant partie de ce monde traumatique. Le travail thérapeutique commence alors par l’expérience que le thérapeute se différencie de ce monde et permet l’ouverture à un autre monde, où une sécurité en lien devient possible.
Le corps qui dysfonctionne est l’expression d’un désaccord relationnel qu’il s’agit de réharmoniser grâce à la thérapie.
S. Roy, V. Bardot, E. Bardot, 2022
La ré-association comme mouvement émergent
Après un moment de silence, elle commence à me dire qu’elle ressent une chaleur très douce, tellement agréable qu’elle lui donne envie de se recroqueviller. Elle part en flexion antérieure de tout son buste et des larmes commencent à couler.
Je lui propose qu’une partie observe comment la chaleur voyage dans les parties qui en ont besoin et fait des choses importantes pendant que les larmes continuent de couler.
Elle me dit que ce sont des larmes de douceur car cette chaleur est tellement agréable.
Nous restons ainsi le temps nécessaire pour lui permettre d’accueillir cette sensation de chaleur et d’observer comment la femme d’aujourd’hui se relie à cette sensation tellement importante pour maintenant et toujours.
Thérapeute: « Et vos yeux s’ouvriront lorsque l’expérience aura été suffisamment pleine et entière ».
L’expérience partagée comme support de transformation
Lorsqu’elle rouvre ses yeux, l’expérience commune que nous venons de partager est forte et je lui fais remarquer que nous venons de nous autoriser ensemble à vivre cette expérience sensorielle et que ça vient enrichir notre relation.
De son côté, elle peut percevoir mon intention positive d’être en relation avec elle. Elle sent que je suis prête à partager avec elle, donc elle peut commencer à devenir autonome dans le partage avec moi.
Je la vois très touchée et je fais l’hypothèse que cette expérience augure les premiers pas vers la ré-association, comme nous l’avons vu avant avec Erickson.
Répéter l’expérience pour consolider l’apprentissage
Ce processus en cours va être renforcé par la répétition de cette séance trois fois. Il nous paraît important de valider le fait que tout apprentissage mérite d’être refait, d’autant plus quand celui-ci s’est arrêté ou n’a pas été fait.
Le thérapeute comme témoin, non comme expert
Nous ne nous sommes pas encore revus, mais deux hypothèses de travail se profilent.
Soit nous continuons encore quelques séances pour lui donner la possibilité de continuer à se relier à ses sensations, soit elle a suffisamment de sensation pour reprendre un traitement en kinésithérapie qui possiblement ne sera peut-être plus nécessaire ou qui demandera beaucoup moins de temps. Le partage affectif a permis le ré-accordage avec elle même.
Elle me perçoit maintenant comme un témoin de la vie et non pas comme un expert, car la vie est un partage affectif et c’est ce que nous avons expérimenté ensemble.
Le processus créatif comme métaphore du processus thérapeutique
Se relier en tant que thérapeute à son processus de création nécessite que ce dernier puisse aussi être en accordage avec son sensible. C’est aussi le processus que nous retrouvons chez les artistes.
Lorsqu’on interroge Wajdi Mouawad, dramaturge et metteur en scène libano-québecois, sur l’émergence du processus de création, il explique que chez lui, ce processus commence toujours par l’apparition d’une sensation, un peu comme si quelqu’un ou quelque chose le regardait dans tous les sens du terme.
Il se sent concerné par une pensée, une situation, à tel point que quelques sensations commencent à apparaître. Mais il ne doit pas essayer de les « attraper », il doit attendre en lâchant-prise, que ces sensations se tissent, prennent une forme.
La thérapie comme espace commun de création
« Vous avez des fragments de puzzle mais chaque fragment est une énigme. Il faut être patient pour avoir l’image complète. »
Wajdi Mouawad, 2019
Et tout à coup, toutes les sensations s’agglomèrent et prennent forme.
« Ca me saisit… Je vois un individu, qui est la personnification de l’histoire… on fait connaissance, et tout à coup les choses se mettent à bouger et j’écris. »
Wajdi Mouawad, 2019
La thérapie serait-elle, à l’instar d’une scène de théâtre, un espace commun où le processus de créativité émerge de la rencontre entre le thérapeute et le patient?
Le thérapeute s’imprègne de l’histoire de son patient en laissant des formes apparaître de cette rencontre singulière. C’est l’apparition de ces formes partagées par les deux antagonistes dans la bulle hypnotique qui permettront l’émergence des sensations.
Chaque rencontre thérapeutique participe au tissage relationnel où les effets de la relation seront accueillis autant par l’un que par l’autre leur permettant ainsi d’enrichir et de densifier la relation. Cet accordage relationnel à l’autre procure des sensations à soi et participe à son propre accordage.
L’accordage relationnel comme fondement du sens
C’est lorsque le thérapeute est « touché » par l’histoire du patient, qu’il va en retour pouvoir toucher son patient par la congruence des effets de cette relation vivante et qui se réajuste sans cesse.
N’est-ce pas ce que Eric Bardot exprime aussi dans la phrase qui suit.
« C’est lorsque je suis « dans mon corps » que le sens émerge. Dans la dépression, je suis en perte de sens, je suis déconnecté de mon corps…/… Il s’agit, à travers les phénomènes hypnotiques, à travers la bulle hypnotique, de remettre en place le « nous », c’est-à-dire le processus de réhumanisation qui va réorienter la question du sens et permettre au patient d’internaliser ses expériences ressources. »
Eric Bardot
Bibliographie
- Erickson M.H. L’intégrale des articles de Milton H. Erickson sur l’hypnose, Tome IV, Bruxelles, Satas, 2001 – découvrir
- Marlien E. Le système nerveux autonome, de la théorie polyvagale au développement psychosomatique. Editions Sully, 2018 – voir le livre
- Bardot E., Bardot V., Roy S., « De l’HTSMA à la Thérapie du lien et des Mondes Relationnels », Satas, 2022 – découvrir
- Bardot E. « Hypnose et thérapies brèves », N°63, nov-déc-janv 2021-22, « Se libérer du passé »
- Betbèze J. Hors séries « Hypnose et thérapies brèves », N°11, mars 2017, « Autonomie relationnelle»
- France Culture, Interview de Wajdi Mouawad avec Arnauld Laporte dans l’émission « Les Masterclasses » du 30 juillet 2019
